La nuit en fut une courte! Je lève à 3 heures du matin avec William qui nous prépare vite un bon café. Je dois dire que plusieurs sont déjà debout. Jean-Paul Awashish vient, d’ailleurs, prendre un café avec nous. On prépare le reste de mon bagage qui consiste en fait de la nourriture pour le trajet : eau, café, scones principalement. Et voilà… je quitte vers Manawan.

Il fait noir, il fait froid… très, très froid! Un -30 qui me congèle, un -30 nordique, glacial, sibérien! Je suis habillé pour faire face à ce genre de température, il va sans dire, mais j’ai quand même froid aux cuisses et au dos. Il me faudra 15 à 20 minutes de marche rapide pour me réchauffer. Je regarde le sol que j’éclaire de ma lampe frontale. Vers 5 heures, la rosée du matin se manifeste et me mord les joues et le nez. Et le soleil se lève sur mon trajet avec toute beauté.

Je rencontre la grande chef, Éva Ottawa, accompagnée de plusieurs marcheurs de Manawan en route pour rejoindre les autres au camp et, ainsi, finir l’aventure avec eux. Avec eux, il y a aussi des marcheurs qui ont marché Waswanipi à Opitciwan.

Pendant le trajet, j’ai la chanson « Imagine » de John Lennon en tête.

You may say I’m a dreamer

But I’m not the only one

I hope someday you’ll join us

And THE WORLD WILL LIVE AS ONE.

C’est fantastique! Je ne suis pas le seul rêveur… il y a 36 autres rêveurs avec moi! I WAS NOT THE ONLY ONE (je ne suis pas le seul)… and we’ll be as one (et nous ne ferons qu’un)!

J’ai aussi fait la rencontre… d’un arbre! Un gros pin centenaire… comme un vieux grand-père bien debout bien droit dans la forêt… vraiment très impressionnant et vénérable, comme une présence spirituelle! Et j’ai pensé que cet arbre avait surement vu plusieurs générations d’Attikameks marcher! Plusieurs ont remarqué sa présence… encore « I was not the only one »! Il représente bien la confiance et comme les ainés, leur savoir, leur sagesse.

Après 20 kilomètres de marche, on vient me chercher en motoneige, car je suis attendu dans les écoles de Manawan. Je suis accompagné de Jane Dubé et Rodney Jacob qui travaillent aux loisirs. Je visite en premier lieu l’école secondaire. Je présente aux jeunes mon projet, ses objectifs et je fais un parallèle avec la marche; je les encourage à avoir des rêves, à les poursuivre et à toujours avancer… un pas à la fois et ainsi se rendre au-delà de la douleur et de la peur! Je les encourage à se vaincre soi-même, sa propre anxiété et sa douleur. Il faut bien vivre le moment présent, ne pas s’enliser dans la victimisation du passé, et ne pas trop penser au futur qui peut nous rendre anxieux.

Je fais une analogie entre la douleur, la dépression et la nuit; il arrive parfois que l’on traverse une nuit froide, une période difficile où l’on ne voit plus la lumière. Il ne faut pas désespérer; le jour reviendra, le soleil brillera et nous réchauffera à nouveau. Il ne faut pas désespérer… Il faut célébrer le cadeau de la vie, démontrer notre gratitude et remercier matin et soir la providence pour la vie, et ne pas prendre pour acquis. À mon nom et celui de tous les marcheurs, j’aimerais exprimer nos sincères sympathies au directeur de l’école secondaire, Guillaume Vollant qui vit le deuil de sa tante décédée en forêt. Nos prières vont vers vous et les vôtres.

Je vais manger avec Guy Niquay, le directeur de l’école primaire. Je file ensuite à l’école primaire où j’amène mon traineau et mes raquettes. La présentation devient plus ludique. Je demande aux enfants qu’est-ce qu’ils aimeraient devenir plus tard et je les encourage fortement eux aussi à rêver et à réaliser ces rêves. Je leur dis de ne jamais croire ceux qui veulent les décourager et ne jamais croire que les rêves sont impossibles. Les enfants sont généreux de câlins que je reçois à profusion!

Je retourne à camp Gilles Moar où je rejoins entre 60 et 70 marcheurs. Encore, j’apprends que M. Pierre Moar, le grand-père de Sonny notre jeune marcheur de 14 ans, est en phase terminale à l’hôpital de Joliette. Encore, nous envoyons nos prières pour soulager ses souffrances et la paix de son âme.

Et nous entreprenons le dernier segment du trajet vers la fin de notre périple. Plusieurs marcheurs viennent d’Opitciwan, de Waswanipi, de Manawan, Wemotaci, tous les chefs des différentes communautés, le Chef Christian Awashish, le Chef Paul-Émile Ottawa, le Chef David Boivin et la grande Chef Eva Ottawa qui ouvraient la marche avec l’ainé William Awashish. C’était magnifique!

La foule nous attendait sous le shapuatuan (grande tente) ou l’on pouvait partager café, beignet, castor. Un makosam est préparé avec un festin fantastique où l’on peut déguster la cuisine atikamekw. C’est l’abondance! Nous avons eu droit à une prestation de Black Bears, gagnant au Aboriginal Music Awards et aux chants de l’ainé, William Awashish. Nous nous sommes rassemblés une dernière fois, nous tenant la main en remerciant kitci manitou (le Grand Esprit).

Des discours des chefs sont de mise. J’ai aussi la chance de parler à tous pour dire ceci : vous allez tous me manquer énormément, mes frères et mes sœurs. Ce fut un honneur de marcher avec vous. Je suis très fier de vous, les femmes et les hommes, qui m’avez accompagné sur 300 kilomètres. Vos victoires individuelles ont contribué à bâtir cette grande victoire qu’est de conquérir ses peurs et anxiétés pour marcher vers Manawan et de s’imbiber de cette énergie de l’importance de fouler le sol du territoire ancestral atikamekw. J’aimerais vous rappeler l’importance de se réapproprier ce territoire, car il est porté et reperd de culture et d’identité.

Conseils médicaux pour les marcheurs :

Après une marche telle que nous avons fait, votre appétit sera grand, voir énorme. Il est conseillé de manger de petites quantités et de ne pas écouter votre faim. Il faut vous réhabituer à manger les quantités mangées avant le début de la marche, soit entre 1,500 et 2000 calories.

Il est possible que vous éprouviez des problèmes à retourner au quotidien. Un sentiment de léthargie est commun après un effort et un grand projet comme celui vécu est normal. Je vous conseille donc de continuer à aller marcher et de prendre l’air une heure par jour, question de vous réapproprier le quotidien. Aller vous imbiber du grand air et de la nature durant le weekend. Les services de santé mentale de Wemotaci feront un suivi des marcheurs pour s’assurer que tout va bien. Il serait bien que les services de santé de Manawan et Opitciwan fassent de même.

C’est la fin d’une grande aventure! Durant ce périple, j’ai franchi le cap des 2 200 kilomètres, mon compère Éric Hervieux a pour sa part atteint les 1 000 kilomètres et Guy Bacon a atteint 920 kilomètres! Des félicitations sont méritées!!

Un merci particulier à Jean-Charles Fortin, agent de liaison pour le projet Innu Meshkenu, pour son magnifique travail!

KITCI MIKWETC à la nation attikamek! KITCI MIKWETC aux différentes communautés d’Opitciwan, de Wémontaci et de Manawan! KITCI MIKWETC aux leaders politiques : la grande Chef Éva Ottawa, le Chef Christian Awashish, le Chef David Boivin, le Chef Paul-Émile Ottawa! KITCI MIKWETC À CHACUN DE VOUS, MES FRÈRES ET MES SOEURS!! Je vous garde dans mon cœur et ma mémoire!